Zemmour plus fort que Darwin ?

 

Il est des sujets auxquels Éric Zemmour ne comprend rien. Mais comme, sur ceux qu’il connaît (en général seulement un peu), il adopte le même ton péremptoire et ironique de celui qui sait et qui n’est pas dupe, il arrive qu’il fasse illusion.

Là, il s’attaque un gros morceau, le darwinisme. Dont il prétend qu’il serait une idéologie et comme par hasard celle de l’establishment. Contresens cosmique (et comique), de quelqu’un qui n’a rien compris au darwinisme lui-même, qui n’est pas une idéologie, mais une méthode. Et Zemmour n’a même pas vu que c’est exactement le contraire de ce qu’il prétend. Le matérialisme méthodologique darwinien, le plus puissant cadre épistémologique découvert par l’intelligence humaine comme dit Peggy Sastre, s’oppose aux calembredaines à la mode, comme la théorie du genre, l’écriture inclusive, le véganisme et autres fruits de l’obscurantisme anti-scientifique dont les petit-bourgeois raffolent. Auquel Zemmour semble vouloir se rattacher, mais  en l’agrémentant d’un créationnisme larvé qui ferait plaisir aux extrémistes américains.

Mais fort heureusement, il y a chez nous de jeunes scientifiques à la fois brillants et marrants qui font un super boulot et dont je recommande la fréquentation. L’un des animateurs du site : « la menace théoriste » (un ban pour le titre !), a produit un texte de réponse au bateleur que je me fais plaisir de publier.

Acermendax qu’il s’appelle, pseudonyme de quelqu’un que l’on peut retrouver sur Facebook.

Régis de Castelnau

 

 

Zemmour plus fort que Darwin ?

 

On présente généralement Eric Zemmour comme un polémiste. Cela signifie que son talent réside dans sa capacité à susciter des réactions tous azimuts. Il me sera difficile de le nier puisque le présent billet n’existe qu’en vertu de ce talent, mais surtout du pouvoir de faire réagir qu’on lui a permis d’acquérir par sa présence massive dans les médias.

Le polémiste a décidé de parler du dernier livre de Tom Wolfe pour dénoncer un problème « d’inquisition néo-darwiniste » dans un billet intitulé « Le langage trop fort pour Darwin » un titre qui laisse espérer des propos profonds sur l’origine du langage, sur les recherches actuelles en linguistique et en évolution de la culture. Rassurez-vous, rien de tout cela ne nous attend.

 

Je n’ai pas lu le livre de Wolfe (Cf une revue critique en anglais), je me contenterai ici de réagir à l’étonnant discours anti-évolution que je m’étonne de croiser dans le Figaro en 2017, même de la part d’un personnage dont le mode d’expression habituel produit l’effet rassurant d’une boussole indiquant le sud avec une opiniâtreté remarquable. Éric Zemmour est donc un anti-darwinien, où alors je ne sais pas lire… ou alors il ne sait pas écrire… ou bien la vérité est ailleurs. Mais cherchons déjà à comprendre ce qu’il écrit.

Je ne m’attarderai pas sur les provocations habituelles, sur ce qui relève du sophisme de l’ad hominem ou de l’ad personam quand il dresse le portrait de Wolfe pour en réalité brosser le sien, ennemi des « grands prêtres du politiquement correct ». C’est là l’art du polémiste : créer de l’antagonisme, susciter des émotions à partir de la simple énonciation de son opposition à des gens qu’il gratifie d’adjectifs péjoratifs. Ces pirouettes suffisent souvent à assurer le buzz, mais ce n’est heureusement pas cela qui m’amène à réagir.

« Notre auteur facétieux et subtil retourne les armes de ses adversaires contre eux-mêmes : la science contre les scientifiques ; l’expérimentation contre les chercheurs ; la loyauté contre les donneurs de leçons de morale

Puisque Zemmour nous annonce que Wolfe va taper sur Darwin, on s’attend à quelques révélations édifiantes, mais nous devrons nous contenter de ça. Vous êtes priés de savoir que Wolfe a retourné la science contre les scientifiques. Il l’a fait, puisqu’on vous le dit. C’est un peu court, mais monsieur Zemmour semble penser que ça suffira.

Iconoclaste, Wolfe remet la théorie de l’évolution de Darwin dans la lignée de toutes les narrations des origines de l’homme, de tous les peuples et de toutes les civilisations, même les plus primitives. La seule différence, explique-t-il, c’est que Darwin a construit son récit dans un contexte rationaliste, « scientifique »

Le reproche est donc celui-ci. Et à la limite on l’embrasse, on l’accepte, même avec une formulation qui veut faire passer la science pour un discours alors qu’elle est une méthode. Mais si on accepte cette description donnée par Zemmour, on est quand même bien tenté de se dire : « Et alors ? ». Est-ce que, justement, cela ne change pas complètement les choses d’employer la raison pour construire une théorie des origines là où d’autres s’attachent à rationaliser ce qu’ils veulent tenir pour vrai simplement parce qu’il leur déplairait que cela fut faux ?

« Chomsky est un peu moins célèbre mais son influence n’est pas moindre : sa théorie de « la grammaire universelle » vient s’emboîter dans le darwinisme et le renforce. Il conforte aussi tous les universalistes qui considèrent que l’homme est partout le même, qu’il n’y a ni cultures, ni nations, ni civilisations, encore moins des races, bien sûr. »

Je m’étonne que Zemmour déploie tant de force pour s’adresser à des gens invisibles. Même du côté des plus féroces social justice warriors, je n’ai jamais entendu personne nier l’existence des cultures, des nations ou des civilisations, autrement que pour dire, assez raisonnablement, qu’il s’agit de constructions dues à des contingences historiques. Soit Éric Zemmour a des ennemis imaginaires, soit il imagine que les cultures, les nations et les civilisations ont une essence qui précède leur existence, une sorte de transcendance qui oblige l’univers à leur faire de la place. En somme, le monde serait là pour que la France de Zemmour puisse exister. Dans les deux cas, il sera peut-être frustré d’apprendre que la réalité ne se sent pas contractuellement obligée de s’aligner avec son imagination.

Wolfe réhabilite les grands vaincus, les immolés sur le culte des maîtres de notre époque. Max Müller, le plus grand linguiste anglais du XIXe siècle, qui entendait, contre Darwin, « tracer une ligne ferme et indiscutable entre l’humain et le bestial ». Et qui avertissait déjà : « Le langage est notre Rubicon et aucune brute n’osera le franchir ».

On retrouve la vieille question du propre de l’homme, cette recherche désespérée d’une nature humaine qui le distinguerait des autres créatures. Ce n’est ni neuf ni subversif, ni très en phase avec ce que la science nous donne à connaître sur nos différences ou nos ressemblances avec le reste du monde animal, car le langage existe ailleurs que dans notre espèce. Deal with it, cher Éric.

« L’évolution de la faculté de langage reste en grande partie une énigme. » dit Zemmour en citant Daniel Everett. Et cela est exact. Enfin une phrase sensée et humble (qui n’invalide pas vraiment Chomsky et encore moins Darwin) ! Elle ne signifie qu’une seule chose : il faut continuer de chercher à comprendre l’origine de ce phénomène fascinant. Il n’est pas certain que le livre de Wolfe et la puissante analyse scientifique qu’en livre Zemmour contribuent, même de loin, à résoudre l’énigme, surtout qu’il ne peut s’empêcher de poursuivre son prêche.

« À la fin de son implacable démonstration, Wolfe sort la boîte à gifles : « C’est le langage qui a propulsé l’être humain au-delà des frontières étriquées de la sélection naturelle… La doctrine darwinienne de la sélection naturelle était incapable d’intégrer l’existence des outils, par définition naturels, et encore moins celle de l’Outil suprême, le Mot… Dire que les animaux ont évolué jusqu’à devenir des êtres humains revient à soutenir que le marbre de Carrare a évolué jusqu’à être le David de Michel-Ange. »

Que voulez-vous répondre à une telle profession de foi anti-évolutionniste ? Ignore-t-il que l’on trouve l’usage et même la fabrication d’outils dans la nature, chez de très nombreuses espèces (les singes, la loutre, de nombreux oiseaux, les céphalopodes, certains insectes, etc). On retrouve le « mot » chez les cétacés où l’on a été capable d’estimer que certaines vocalisations représentaient même les noms des individus au sein des groupes de dauphins. La métaphore de la statue de Michel-Ange utilisée ici est identique au vieil argument de Paley ou à celui de la décharge utilisée depuis des générations par les créationnistes.
« Croire » en l’évolution, disent les partisans de ces argumentaires, serait aussi absurde que croire qu’un ouragan passant sur une décharge puisse assembler les pièces disparates pour former un boeing 747. Cette absurdité qui veut nier la capacité de la matière à s’organiser d’elle-même en des organismes complexes, le polémiste s’en fait l’écho en niant la capacité du vivant à produire le langage. Eric Zemmour nous annonce ici qu’il est (au moins) un « créationniste mental », une catégorie intellectuelle étrangère à la démarche scientifique et à la pensée rationaliste.

Mais le polémiste n’en a cure, puisqu’il est polémiste, ce qui est bien facile. Il lui suffit encore une fois de désigner des méchants :« ces doctes universitaires gourmets qui se muent en prélats inquisiteurs, traitant de charlatans et de racistes ceux qui osent clamer que leurs rois sont nus, avant de les brûler sur le bûcher

En somme, monsieur Zemmour croit que le sens de la formule, l’anathème littéraire, le procès en idéologie suffirait à décréter ce qui est ou n’est pas scientifique. Il se croit autorisé à qualifier de « scientiforme » le travail de Darwin, qu’il appelle un autocrate, mais il ne prend pas le risque de nous expliquer pourquoi. Il ne s’abaisse pas à argumenter, à inviter son lecteur à réfléchir. Non, il se contente de le dire. Il le dit parce qu’il le croit, et cela devrait nous suffire à considérer que ce doit être vrai, sans doute, puisque que sinon il nous faudrait être d’accord avec des gens méchants et mal intentionnés. Quel dommage qu’un acteur omniprésent des débats publiques, si prompt à décrier le dogmatisme des autres, n’ait pas la moindre idée du fonctionnement de la science !

D’aucuns répondront peut-être à Eric Zemmour au sujet de la valeur du travail de linguiste de Noam Chomsky (dont les théories ne font pas consensus dans le monde de la recherche, mais qui a publié des travaux de recherche, lui). Ici je répondrai sur Darwin, homme du XIXè siècle prudent, mesuré, méthodique que Zemmour utilise comme un épouvantail pour fustiger un discours actuel, humaniste, rationaliste, héritier, notamment, de l’humilité qu’impose aux humains la compréhension des principes darwiniens. Monsieur Zemmour semble penser que pisser sur Darwin invalide le discours actuel qui le range du côté des réactionnaires, des essentialistes, des littéraires se piquant de décider ce qui est ou n’est pas scientifique, bref des inutiles.

Hélas, Eric Zemmour devrait apprendre quelques petites choses sur la récursivité et sur les prophéties auto-réalisatrices.

Cela le rendrait peut-être moins inutile.

(Naturellement si cet article commettait une injustice à l’endroit d’Eric Zemmour, un droit de réponse lui serait accordé afin qu’il ait toute la liberté de présenter sa position avec l’ensemble des arguments qu’il lui plaira d’employer.)

Acermendax

 

 

16 Comments

  1. Eric Zemmour reprend tout simplement l’argumentaire de Chesterton (entre autres), à savoir que le darwinisme laisse supposer une continuité entre l’animal et l’homme qui est fausse.

    Car l’homme a une âme et pas l’animal, là est la rupture que le darwinisme n’explique pas. Comme dit Chesterton, on n’a jamais vu un signe tremper ses mains dans l’ôcre et dessiner un bison sur la paroi.

    Si le mot « âme » vous choque, bien que ce soit le mot approprié, on peut se contenter de parler de toutes les manifestations de l’âme : le langage, le sens artistique, le dévouement, la méchanceté …

    La querelle est en fait philosophique : si vous ne croyez pas que l’homme a une âme, alors vous pouvez envisager qu’il soit un singe évolué. Si vous croyez que l’homme a une âme, c’est une étincelle divine que le darwinisme ne peut pas expliquer.

    Toute la question, en termes scientifiques, est donc de savoir si l’homme possède ou non des qualités inexplicables par la sélection naturelle.

    Je trouve sur ce coup-là Zemmour trop caricatural. Je n’ai pas lu le livre de Wolfe, mais, en général, ce qu’il écrit n’est pas idiot. A moins qu’il ait mal vieilli.

        • sur ce coup la, monsieur le taulier de ce blog, il vous « mouche » car tout le monde ou presque sait bien que les animaux, contrairement a « nous », n’ont aucune conscience du bien et du mal Leurs actions ne sont déterminées que par un seul impératif « survivre » et faire survivre leur espèce Certes, ce trait de caractère existe aussi chez l’etre humain mais il ne suffit pas a le définir, loin de la Un animal est prisonnier de ses gènes, de son instinct, de ses envies tandis que l’homme lui a le pouvoir de s’en échapper Les etres humains pensent-les animaux non-ce qui prouve bien qu’ils possèdent « une conscience », un mot moins religieux pour définir « ame » Conscience ou ame qu’aucune autre espèce vivante connue ne possède La théorie de Darwin prise au pied de la lettre est dangereuse car elle sous entend que l’humain n’est finalement qu’un animal comme un autre Les idiots, fous, assassins, voyous, dictateurs, collabos, mythomanes, laches de tout bords ne pensent pas autre chose

    • Presque tous les animaux utilisent une forme de langage. Le dévouement des mères envers leurs petits est tout à fait commun aussi (tout comme celui des individus envers leur groupe ou leur maître). Et question méchanceté vous n’avez manifestement jamais vécu avec un chat.

      Bref la question de « l’âme » serait intéressante si vous pouviez définir précisément de quoi on parle, et en quoi l’homme aurait le privilège d’en être doté et pas les animaux. (Et accessoirement pourquoi ce qui constituerait l’âme n’aurait pas pu apparaître indépendammant de toute intervention divine)

    • Pas de propre de l’homme (vous faites tout de même un peu d’anthropomorphisme avec les animaux) et pas de divin ?

      Vous me faites pitié (au vrai sens du terme, nulle ironie de ma part) : à mes yeux, en étant matérialiste, vous manquez la poésie de l’existence. Le scientisme (croire que la science détient seule la vérité) est effroyablement sec et présomptueux.

      Réciproquement, je suppose que je vous fais pitié de m’inventer des illusions consolantes.

      Mais la situation n’est pas symétrique : j’ai prié pour vous, je doute que vous ayez prié pour moi.

    • un chat n’est pas méchant (ni gentil d’ailleurs), il ne fait que réagir selon ses instinct, ses besoins qui sont souvent primaires, surtout pour un etre humain Si le chat continue de « jouer » avec la souris sans la tuer, c’est simplement pour continuer a se dépenser physiquement et tout simplement pour passer le temps D’ailleurs ce genre de « jeu » n’existe a ma connaissance que chez les chats domestiques (donc un animal « humanisé » au moins en partie) Un chat sauvage ne prendrait jamais un tel risque

  2. Houlà! tout ça est bien compliqué, mais tout à fait passionnant (hormis la billevesée de l »âme »). Comme quoi des fumosités approximatives peuvent faire avancer la compréhension.
    J’attends la suite…

  3. Bravo à l’auteur de l’article!
    J’aurai d’ailleurs beaucoup moins de mansuétude que lui à l’égard d’Eric Zemmour….
    Ce qui me sidère le plus c’est de voir l’incroyable aura dont il jouit dans certains milieux!
    Des affirmations péremptoires déversées sur des sujets mal maîtrisés – ou pas maîtrisés du tout – n’ont jamais valeur d’argument…
    Jouer les oracles et s’abîmer en sentences pontifiantes ne permet pas non plus de justifier une opinion, ou de légitimer une thèse, et il est coutumier du fait.
    Mais apparemment cela ne semble pas gêner son auditoire, qui tourne au fan-club, et c’est bien le plus étonnant…

  4. Il serait bon de rappeler qu’à l’origine, Darwin était créationniste et à voulu démontrer par la méthode « l’ineptie » de la théorie de l’évolution. C’est suite à des années de travail et à ses conclusions sans appel qu’il a reconnu s’être trompé.
    Voilà un homme qui a su mettre la croyance de côté face au fait scientifique, même si celui-ci n’allait pas dans le sens de sa pensée. Ce qui le rends infiniment respectable, à contrario de bien des polémistes de notre époque.

  5. Bonjour,
    Renoncer à une conception substantialiste de l âme n implique pas nécessairement de rejeter l’ idée selon laquelle il y aurait un.propre de l’ homme (ou de l’ humain…). Un auteur contemporain, Étienne Bimbenet, a écrit là- dessus des choses assez profondes.

  6. En fait, le fait même de dire qu’ il n y a pas de fantôme dans la.machine, ce qui est exact visiblement, atteste d’ une performance singulière, la.possibilité pour un vivant de parler de lui-même et de ce qu’ il est, de s’ excentrer en quelque sorte de lui-même. Ce que d’ ailleurs l’ idée même de Droit et de Justice exprime : une capacité, qui s étaye bien.évidemment sur du biologique, à s’ envisager soi- même et les autres à partir d’ autre chose que la seule immédiateté vécue. Attention, je ne dis certainement pas que l homme serait doté d une âme, mais qu’en tout cas dire que nous n avons rien de plus que les animaux nous différencie des animaux, sans qu’ il y ait là insidieuse affirmation de quelque supériorité !
    Bien à vous !
    Et merci pour votre blog !

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