Rubrique cinéma : 1917

Vu Du Droit qui ne recule devant aucun effort a décidé d’ouvrir une rubrique culturelle. On y trouvera des recensions d’ouvrages, des critiques de films, et d’autres œuvres qui ont retenu notre attention.

C’est Sylvain Ferreira notre historien militaire préféré qui ouvre le feu (c’est bien le cas de le dire !) avec une critique du film de Sam Mendes 1917. Que j’ai trouvé personnellement exceptionnel. Sylvain tout en reconnaissant ses qualités intrinsèques pousse un peu plus loin la réflexion sur la façon de représenter la guerre.

1917 ET APRÈS…

Une réalisation exceptionnelle

C’est d’abord en tant qu’historien spécialiste de la Grande Guerre que je suis allé voir le dernier film de Sam Mendes : 1917. Comme prévu, la réalisation est spectaculaire. Le cinéaste anglais a su pleinement tirer profit de la technique du plan séquence pour immerger le public dans l’univers terrifiant du front occidental. On plonge donc à hauteur d’homme dans et hors des tranchées. Ces dernières sont d’ailleurs superbement reconstituées et montrent parfaitement les différences entre celles des Alliés et celles des Allemands. L’intrigue, qui se déroule les 6 et 7 avril 1917 près d’Arras, nous permet de découvrir l’une des facettes oubliée du repli allemand sur la ligne Hindenburg : l’opération Alberich1, au cours de laquelle les Allemands ont pratiqué délibérément la destruction systématique de tout le paysage, des vergers aux villes et villages. Le spectateur suit les pérégrinations de deux caporaux anglais qui doivent s’aventurer dans cet espace dévasté pour transmettre un ordre de mission à un autre bataillonafin d’épargner à ses 1 600 hommes un assaut inutile et potentiellement suicidaire contre la nouvelle ligne de fortifications allemande. L’immersion est totale et le spectateur se retrouve rapidement en communion avec ces deux hommes auxquels il est alors facile de s’identifier. Mais, si le déroulement de l’intrigue nous confronte, avec eux, à presque toutes les horreurs produites par cette guerre avec un réalisme saisissant et parfois dérangeant, le spectateur averti réalise finalement que les deux protagonistes ne sont présentés – une fois de plus – que comme « victimes » des affres de la guerre. C’est là que le bât blesse.

Nos aïeux : uniquement des victimes ?

Depuis la sortie des Sentiers de la Gloire (1957)de Stanley Kubrick, le cinéma occidental nous a globalement présenté les combattants ordinaires de la troupe – nos arrières-grands-pères ou nos grands-pères – comme des victimes. Là de l’aveuglement de la justice militaire, ici de la destruction de leur identité physique dans Johnny s’en va-t-en guerre (1971)ou plus récemment dans La chambre des officiers (2001), ou de la folie engendrée par les combats dans Les fragments d’Antonin (2006). Mais jamais nos cinéastes n’ont osé abordé la problématique ô combien sensible de la mort DONNÉE. Bertrand Tavernier l’a évoquée dans Capitaine Conan (1996) mais par un biais qui nous éloigne tant géographiquement – qui, en France, peut identifier la Macédoine comme champ de bataille majeur de la Grande Guerre ? – et humainement, puisque ceux qu’il met en scène pour montrer la violence DONNÉE sont des corps francs, donc des hommes un peu à part, une sorte d’élite, chargés de missions bien spécifiques auxquelles la très grande majorité des combattants ne participaient pas. Par ailleurs, dans le film, le paroxysme de la violence qui finit par rendre fou Conan s’exerce non pas contre un soldat bulgare ou austro-hongrois mais contre un bolchevique, notre meilleur ennemi juré depuis… 1917. L’identification du public avec Conan et ses hommes est donc quasiment impossible. Le spectateur continue de s’identifier et d’appréhender ses aïeuls uniquement sous un angle victimaire qui n’est pourtant que le reflet partiel devenant partial de la vie des combattants. Bien sûr, les témoignages oraux laissés par les combattants eux-mêmes sont en partie à l’origine de cette situation. Pour avoir eu le privilège de m’entretenir avec plusieurs anciens poilus, je sais qu’ils ne voulaient pas – sciemment – évoquer ce qu’ils avaient infligé à l’ennemi. La blessure de l’âme était inguérissable. Pourtant, la littérature et l’étude historique nous ouvrent une porte sur ce volet essentiel. Franchissons-la.

La mort donnée

Si l’artillerie a causé la majorité des pertes combattantes au cours de la Grande Guerre, nous savons, grâce aux récits de plusieurs écrivains et témoins, ce que furent les réalités terribles des combats d’infanterie au cours desquels nos arrières-grands-pères devenaient, l’espace d’un bref moment, des instruments de mort. Parmi eux, Ernst Jünger et Drieu La Rochelle ont rapporté avec une grande précision comment ils furent emportés par l’ivresse – parfois même la jouissance – de tuer, notamment au corps-à-corps à l’arme blanche. Il est statistiquement évident que leurs cas ne sont pas du tout isolés. De plus, abandonner à Jünger ou Drieu La Rochelle cette spécificité de l’évocation et de la description de la mort donnée aurait des conséquences idéologiques embarrassantes. L’étude des citations pour l’obtention de la Croix de Guerre ou de la Croix de Fer illustre parfaitement le courage proprement guerrier dont étaient capables nos aïeuls ; qui pour s’emparer d’un nid de mitrailleuse, qui pour s’attaquer à un char avec une arme de poing2. De plus, la problématique terrible de la gestion tactique des prisonniers de guerre abattus délibérément par tous les protagonistes, car ingérables dans le chaos des combats de tranchées, n’est jamais abordée. Pourtant, il y avait bien des hommes derrière les fusils pour les abattre. Ces faits d’armes ne sont pas du tout limités à des unités « d’élite », ils concernent toutes les unités de tous les belligérants et ils sont partie intégrante de l’expérience combattante. Ils définissent tout autant que la souffrance subie ce qu’étaient les combattants de la Grande Guerre. Le fait que le cinéma se refuse à aborder cet aspect essentiel comme thème central d’une oeuvre soulève un problème anthropologique majeur : pourquoi devrions-nous nous identifier à nos aïeuls uniquement en tant que victimes ? Pourquoi ne pas accepter l’autre volet de leur héritage ?

L’Européen impuissant ?

Cette question est d’autant plus prégnante qu’une analyse comparée avec la cinématographie de la Seconde Guerre mondiale nous offre un point de comparaison extrêmement intéressant. En effet, pour évoquer la mort donnée au cours du second conflit mondial, les cinéastes ne font preuve en l’espèce d’aucune pudeur et/ou réserve. Spielberg, avec Il faut sauver le soldat Ryan (1998), ainsi que les séries Frères d’armes (2001) et The Pacific (2010) l’ont prouvé avec maestria, tout comme Terrence Malick dans La Ligne rouge (1998). Il n’y a aucune limite pour dépeindre cet aspect crucial de la vie des combattants. La scène du corps-à-corps au couteau dans Il faut sauver le soldat Ryan entre le SS et le GI juif est à cet égard édifiante. L’exécution de prisonniers de guerre allemands lors de la scène de sortie de la plage d’Omaha ne pose pas non plus de problème au cinéaste, ni au public d’ailleurs. Pourquoi ce réalisme et cette complaisance ? Tout d’abord, les Américains n’ont aucun problème de culpabilisation culturelle avec leur passé, les westerns l’ont prouvé en ce qui concerne le génocide des Amérindiens et les dizaines de films sur la guerre du Vietnam l’ont confirmé. Ensuite, dans l’inconscient collectif occidental, dépeindre les soldats de la Wehrmachtdans une œuvre artistique se réduit à les voir endosser, non sans de bonnes raisons, le rôle des « méchants ». Qu’ils soient passés par les armes sans ménagement ne pose aucun cas de conscience majeur au spectateur lambda. Par ailleurs, les États-Unis continuent de se penser et de se projeter comme une puissance planétaire, leur cinéma « historique » ne saurait donc s’inscrire hors de cette perspective. Il en est tout autrement pour nous Européens, et pour nous Français en particulier. De 2014 à 2019, le centenaire officiel n’a fait que prolonger et accentuer cette vision victimaire de nos aïeuls pour mieux nous couper de la part guerrière de leur héritage. Le cinéma européen s’inscrit malheureusement dans cette démarche et, même s’il est clair que Sam Mendes a voulu dépeindre fidèlement les souvenirs transmis par son grand-père, il n’a pas franchi le cap lui permettant de les dépasser pour nous montrer qu’au-delà des souffrances subies ce dernier a dû – comme tous les hommes engagés en première ligne – tuer, ne serait-ce que pour survivre. Ce concept vital ne doit pas disparaître de notre perception de nous-mêmes, à la fois en tant qu’individus, mais aussi en tant que peuple si nous aussi nous voulons survivre et ainsi honorer TOUS les sacrifices consentis par nos aïeuls au cours de cette guerre. Que l’on nous comprenne bien : il ne s’agit pas de « glorifier » l’acte de tuer, et encore moins la participation active à une boucherie, mais bien de reconnaître que ces actions-là comptent au moins autant dans les traumatismes subis par ces hommes que ce qu’ils ont subi, de la part de leurs adversaires notamment. Donner la mort n’est pas un acte anodin et laisse souvent autant de traumatismes que le fait d’être l’objet d’une action similaire de la part de l’ennemi.

1 https://ideespourlhistoire.blogspot.com/2014/04/souviens-toi-dalberich-oui-souvenons.html

2 Ferreira, Sylvain, « Chars d’assaut en forêt de Retz », in Batailles & Blindés n° 66, éd. Caraktère, 2015, page 73.

Sylvain Ferreira

23 Comments

    • 1917, c’est une date cruelle dans notre histoire. C’est l’année du Chemin des Dames, celle des mutineries dans notre armée et de leur répression qui a frappé notre imaginaire national. C’est celle aussi de la grande révolution dans la Russie éternelle, révolution qui engagera l’avenir du 20ème siècle.
      1917, c’est une belle affiche apparue récemment sur les boulevards, surgissant sur nos écrans d’ordinateurs avec ses « trailers » ou autres « teasers » annonçant un film proclamé comme remarquable et ayant déjà suscité beaucoup de récompenses accordées par le milieu professionnel d’outre-Atlantique.
      Que peut-on en dire après avoir cédé à cette invite quelque peu tapageuse mais toujours habituelle dans le genre des productions hollywoodiennes ?
      Incontestablement c’est de la « belle ouvrage », le budget conséquent y contribue. Le scénario reprend quelque peu, dans le cadre de la première guerre mondiale, celui du célèbre « Il faut sauver le soldat Ryan » : deux soldats britanniques sont chargés de porter un message important dont dépend la survie d’un bataillon. « Vous avez un frère qui sert dans un bataillon à quinze kilomètres d’ici. Son colonel s’apprête à lancer une attaque demain à l’aube en profitant d’un repli des Allemands. Or, nous venons de découvrir grâce à des photos aériennes que ce repli est un piège. Si l’attaque a lieu, les 1600 hommes du bataillon, dont votre frère, seront massacrés. Si vous voulez sauver votre frère, il vous appartient donc d’apporter au colonel l’ordre que voici, qui est d’annuler l’attaque… »
      Les soldats nous font ainsi parcourir le champ de bataille de l’époque au travers d’une successsion de séquences spectaculaires. Ceci amène à aborder les divers aspects de ce conflit meurtrier et plus généralement le thème de la mort à la guerre.
      Travail soigné : les personnages parfaitement typés accordent toute crédibilité à cette réalisation, la scénographie est irréprochable notamment lorsqu’elle nous transporte dans l’univers des tranchées, la boue, les barbelés, les cadavres abandonnés, les trous d’obus gigantesques. Elle reconstruit avec précision tous les détails de costumerie et autres accessoires guerriers. Le scénario du réalisateur américain Sam Mendes mobilise le spectateur lors d’un haletant « trivial pursuit » où se succèdent des situations plus inattendues et angoissantes les unes que les autres. Le spectateur sort généralement conquis, ce qui paraît justifié.
      Est-ce pour autant le meilleur film sorti sur la Grande guerre ? La réponse ne peut être que mesurée tant la production sur ce sujet est prolifique. Plusieurs incohérences dans le scénario amènent en effet à douter de l’authenticité de cette relation. Il s’agit, comme pour le film « Il faut sauver le soldat Ryan », plus d’une allégorie que d’une description scrupuleuse d’un fait d’armes. Sans s’attarder à tout rapporter et relever toutes les scories historiques mineures, on peut par exemple s’interroger sur certains aspects de sa conception et donc sur sa conformité :
      – La date annoncée à laquelle est censée se dérouler l’action est le 6 avril 1917. L’armée allemande s’est repliée (opération Abericht) devant les armées alliées pour raccourcir son front décrivant un saillant entre Arras et Soissons. La ligne de repli « Siegfried » a été soigneusement préparée et est dûment fortifiée, avec abris bétonnés, électrifiés, etc. Tomber sur cet obstacle sans en être averti pouvait s’avérer très dommageable, donc constituer un piège pour l’assaillant. La date rapportée cependant semble inadéquate car ce repli se situe en février-mars, quelques semaines avant la grande offensive du général Nivelle prévue début avril sur le Chemin des Dames entre Soissons et Reims et menée par l’armée Française. Les alliés sont informés assez tôt de ce repli, en mars et non en avril. Il se passe plus d’un mois entre le repli allemand et l’offensive Nivelle. Les alliés ont alors pensé que l’adversaire faiblissait et ainsi pouvoir rattraper et bousculer ce qu’ils considéraient être une armée en retraite. Mais les précautions prises par l’adversaire pour couvrir ce repli ralentirent la poursuite et rendirent impossible cette option. L’armée allemande avait procédé à des destructions rendant les déplacements difficiles : ponts coupés, arbres fruitiers tronçonnés, cheptel abattu, villages dynamités, piégeages divers, comme c’est bien indiqué dans le film, notamment lors de l’épisode de l’énorme rat déclenchant l’explosion d’une mine dans une galerie souterraine. Ledit repli était par ailleurs couvert par des tireurs isolés chargé de mener un harcèlement sur l’avancée alliée, ce que semblent vouloir mentionner les contacts avec des tireurs allemands. Surpris tout d’abord par la disparition de l’adversaire, les alliés, Français au Sud et Britanniques au Nord, accompagnent alors mollement l’arrière-garde allemande. Le colonel va-t-en-guerre dont il fallait arrêter l’offensive n’avait donc pas besoin d’estafettes pour l’alerter et lui indiquer que l’attaque « dans la foulée » était impossible. L’Allemand faisait tout pour le lui démontrer.
      – Remarque la plus dommageable : dans ces conditions, pourquoi les deux messagers désignés pour la mission en cause doivent-ils traverser les lignes adverses alors que l’ennemi s’est replié et que l’unité qu’ils doivent rejoindre est annoncée comme le poursuivant ? Nous ne sommes plus dans le no man’s land. L’ennemi doit se trouver au-delà du bataillon qu’il faut rejoindre.
      – On peut admirer la belle reconstitution de l’univers des tranchées, mais, effet Hollywood, elles sont sans doute trop proprettes par rapport à ce que l’on peut découvrir dans les images prises en première ligne à l’époque. Par ailleurs, les paysages des lieux de tournages, en Angleterre et en Écosse, avec ses fermes en murs de granit et ses vertes prairies nous éloignent bien loin des plaines de Picardie. Le décalage est encore plus flagrant lorsque le héros du film se débat dans un torrent de montagne après avoir échappé à l’ennemi. Finalement, il sort de sa poche un pli intact et non atteint par l’humidité pour le tendre à son destinataire.
      – Autre incongruité : après la mort de son camarade, le héros sorti du chaos des premières lignes est rattrapé par une colonne motorisée poursuivant l’ennemi. Il emprunte même ce moyen de transport quelque temps. Apparition peu crédible, presque miraculeuse, la colonne semble sortie de nulle part. Cette colonne ne peut se trouver à cet endroit du champ de bataille, elle ne peut avoir aussi rapidement traversé l’imbroglio des premières lignes que les combattants ont franchies très difficilement.
      De multiples détails du film méritent ainsi objection, le but n’est pas ici de tout relever.
      Nous sommes en suréalité. Ce film voit se succéder une série de clichés marqués par une hétérogénéité visiblement voulue par l’auteur. Il ne correspond aucunement à une aventure vécue. Nous sommes bien loin du réalisme du film « Les croix de bois » d’il y a presque cent ans inspirant la même émotion mais avec une technique ancienne linéaire qui ne peut plus séduire la fréquentation actuelle des salles obscures. On doit démontrer différemment et la relation s’éloigne de la réalité, bouscule l’entendement. La Grande guerre disparaît dans le temps, elle rejoint l’imaginaire des grands mythes dans le cadre « entertainment » hollywoodien.
      Sam Mendes a voulu rendre hommage à son grand-père qui y fut caporal. Il a sans doute procédé à un collage de différents épisodes que ce dernier lui a relaté, des images qu’il a ainsi traduites par les métaphores glissées ici ou là, parfois de manière presque saugrenue. Le contact inattendu avec la femme et l’enfant abandonné dans un village en ruines symbolise sans doute le contact des Britanniques avec la population française placée dans le plus grand dénuement, et avec laquelle on partageait ses vivres par compassion. Les populations de Picardie en gardent encore toute reconnaissance aux combattants du Commonwealth. On doit cependant signaler que le territoire laissé par l’armée allemande était vide de population, cette dernière ayant été déportée loin des zones de combat, parfois même jusqu’en Belgique, pour contribuer à l’effort de guerre adverse.
      Le transport en camion nous donne l’occasion de découvrir un combattant indien pour nous rappeler que cette guerre fut effectivement mondiale, avec les contacts entre hommes venus de partout au sein d’une Grande-Bretagne qui dirigeait le plus grand empire du monde.
      L’épisode le plus dramatique est la mort du camarade. Celui-ci veut secourir un pilote allemand abattu et grièvement blessé, tombé à quelques mètres des combattants, autre fait surprenant. Mais ce dernier poignarde son sauveteur par surprise. L’ennemi est perfide, c’est un salaud. C’est la guerre. On le tue. Il faut secourir le camarade blessé, coûte que coûte. Mais le sang coule à flots. Question : « je vais mourir ? ». Réponse inattendue, tombant comme un couperet : « oui ! ». On s’attend à ce que l’on rassure le blessé, qu’on lui donne tout espoir, qu’on l’encourage à ne pas mourir. Mais ce oui est simple et brutal, il interdit la vie, il anéantit. La mort est irrémédiable. Le camarade transmet ses précieux effets personnels. Il meurt. Il faut le dégager. Les camions sus-évoqués arrivent inopinément avec des renforts, mais on le laisse au sol. On ne sait plus ce qu’il devient, il faut partir. La mort à la guerre est brutale, inattendue comme ce oui, anonyme comme l’abandon du camarade laissé n’importe où. La mort en masse est plus loin symbolisée par un amas de cadavres dans la rivière dont le héros doit s’extirper péniblement en fin de parcours après avoir échappé à l’ennemi. La mort que l’on doit enfin surmonter comme pour ce frère retrouvé qui reçoit la bague du frère mort. Fin de parcours, comme pour le soldat Ryan, enfin retrouvé lui aussi, qui survivra à ses frères et qui rapportera le souvenir de ce capitaine qui lui a permis de survivre.
      On pourrait s’attarder encore à d’autres détails concourant à cette symbolique. Remarquons pour terminer que la date du 6 avril est celle de l’entrée en guerre des États-unis. Ce film est présenté comme la meilleure relation de la grande guerre et on le compare à beaucoup d’autres. C’est sans doute abusif. Certains peuvent lui reprocher son côté excessif, son caractère très hollywoodien. Mais la qualité de cette évocation mérite le détour. Ce que ce film raconte surtout, c’est l’honneur, le devoir, l’amitié, le courage.
      On ne peut que souhaiter que notre production cinématographique, si généreusement pourvue, puisse se mettre à la hauteur d’une pareille réalisation. En l’état actuel de notre morosité nationale, on peut malheureusement douter de cette perspective. Si l’on propose la date de 1917 à un producteur français, il va immédiatement penser aux « fusillés pour l’exemple ». Autre mythe ! Trop tard : Stanley Kubrik est déjà passé par là avec le très contestable « Les sentiers de la gloire ». Les Britanniques ont gardé leur fierté comme ils viennent de le démontrer avec le « Dunkirk » de Christopher Nolan, et aussi avec « Les heures sombres » de Joe Wright. Dans ce dernier film le roi George V conseille à son premier ministre « Dites la vérité au peuple ! ». Un grand peuple sait accepter la vérité.
      Col (e.r) Gilles LEMAIRE

  1. Tuer pour ne pas être tué… ou, souvent, tuer et être tué.
    Personnellement je ne crois pas que la commémoration actuelle des combattants 14-18 soit purement victimaire. Mise en œuvre par l’Etat, elle tend à faire passer le message permanent d’obéissance: c’était dur mais ils ont tenu (ils ont fait ce que l’Etat -pardon, la patrie, la nation, leur demandait).
    L’essentiel est de rappeler que l’individu n’a même pas de droit sur son propre corps quand c’est l’Etat qui commande. Le sacrifice suprême est présenté comme consenti dans le discours, mais il est imposé dans les faits.
    Incidemment, la commémoration officielle oublie que dans une partie de notre territoire (je ne parle ici que de 14-18), on combattait dans l’autre camp et ni plus ni moins contraint et forcé.
    sur cet oubli, voir
    https://www.unserland.org/lettre-a-m-roland-riess-maire-de-strasbourg/

    • Pour chaque mort notre dette était moins lourde d’avec son engagement
      Pleins d’actionnaires étaient pipés sur les résultats de la guerre .
      D’où la 2eme guerre pour bien voir et encore l’affaire n’est même pas clôturé dans les transactions , s’est juste une pose .

  2. (Attention ! léger spoiler)
    Je suis assez d’accord avec l’analyse sur le cinéma en général à propos de la première guerre mondiale.
    Cependant, je ne suis pas sûr que cela s’applique à 1917, où l’on voit des belligérants des deux côtés, y compris les hommes que l’on suit dans ce long plan séquence et auxquels on a le temps de s’identifier, tuer et être tué. À aucun moment je ne les ai vus montrés en victime, ni les Anglais, ni les Allemands. La seule qui pourrait l’être, c’est la Française et la petite croisées dans la nuit.

  3. Sauf erreur de ma part l’un des protagonistes tue à deux reprises dont une fois à mains nues.

  4. Ce film, que je n’ai pas l’intention de voir, va accentuer, une fois de plus, la légende selon laquelle c’est le Royaume-Uni, aidé par les USA, qui a , seul, gagné la guerre, occultant le rôle de la France et de ses millions de morts et blessés. Il suffit de regarder les chaînes telles « Tout l’histoire » pour constater à quel point cette occultation est une réalité. Tout comme, pour la 2ème guerre mondiale, la quasi-disparition de la Russie en tant que contributeur essentiel – Stalingrad, Koursk et, enfin, Bragation dès le 22 juin 1944 pour casser les reins de l’armée allemande, oh, quel crime face à la réalité, face à l’armée nazie, c’est là politiquement correct -.
    S’il est vrai que la vérité est toujours celle du vainqueur, c’est ici essentiellement en matière de communication faussée: une fake news qui a court depuis longtemeps.

    • Juste pour dire que c’est « Bagration », et pas la Russie seule, mais l’URSS (les habitudes de langage sont tenaces).

    • Vous confirmez la règle : quand on parle d’un film qu’on n’a pas vu, on dit des conneries.
      CQFD.

  5. La religion avec son esprit de croisade et le nationalisme, portés à leur paroxysme grâce au « bourrage de crâne », ont permis de couvrir tous les crimes en les légitimant officiellement, ce qui n’a pas empêché les manifestations physiques et mentales, de terribles crises de consciences, « à froid », longtemps après les moments de folie collective nécessaires à l’effacement des frontières de l’humanité. Mon grand-père , conservateur, musicien puis brancardiste au front jusqu’en août 1918 quand il fut « gazé » était Pétainiste (ce dernier aurait fait cesser les exécutions « pour l’exemple » et « il a sauvé la France en 1940) m’a raconté ces horreurs et « son »occupation en Allemagne qui suivit.

  6. Merci pour ce billet critique fort argumenté : vous m’avez donné envie d’aller voir ce film

  7. de selon le titre j’écris
    La grippe pseudo espagnol comme après
    Ceci dit s’est la grippe , pas la shoa mac do
    La pandémie de 1918-1919 a été, avec 30 millions de morts selon le consensus généralement admis, la première grande pandémie de l’ère moderne.
    Dans le réchauffement climatique
    c’est bien de rappeler des chiffres à l’ordre 30 millions et sous gonflé la patate ., comparativement à monsieur muscle et son chiffre 6 de sur gonflage la patate .

  8. Article intéressant, toutefois. Je ne sais pas si l’auteur a déjà eu l’occasion de regarder un film de guerre en compagnie d’un ancien combattant, comme ce fut si souvent mon cas lorsque j’étais enfant. Au-delà de la pénibilité que constituait le visionnage, interrompu de façon incessante par des remarques faites aux sujets des armes, des uniformes, des véhicules, etc…je n’en ai jamais entendu aucune sur le reflet victimaire des vainqueurs que l’auteur nous propose ici et qui est fort intéressant. Du témoignage que j’ai en mémoire et la seconde lecture qui paraissait en filigrane dans ses récits, nous empêchant également de poser LA question : avant de DONNER la mort, il a fallut, à cet homme que j’ai envisagé comme un héro et une victime, et en tout premier lieu, sauver sa vie… au prix de celle de l’adversaire.

  9. L’histoire est un récit dont la finalité le plus souvent sert à justifier les rapports de force du présent.
    Il fallait avant hier que la France combattante fut une victime pour justifier les aberrations du traité de Versailles, puisque « le boche devait payer ».
    La même chose hier pour louer l’intervention réputée décisive de l’Amérique sans quoi la victime « à genoux » se serait carrément effondrée.
    Aujourd’hui ces deux récits sont encore largement répandus, surtout le second qui a plutôt la faveur des générations récentes.
    Il faut lire des historiens étrangers pour entrevoir une autre vérité que quelqu’un plus haut aurait pu dévoiler sans honte.
    L’armée allemande de 1918, en fait, s’est lancée à partir de mai dans une offensive qui fut beaucoup plus désastreuse pour elle que ce qu’avaient connu les français au chemin des dames un an auparavant.
    Et ce fut bien la manière dont l’armée française principalement absorba le choc qui décida du sort de cette seconde bataille de la Marne.
    En effet, les anglais, saignés par un premier coup de boutoir allemand sur la Somme en mars, avait prévenu les français qu’ils devraient se débrouiller seuls si les allemands attaquaient de leur côté.
    Surtout, ce fut la nouvelle stratégie des français qui porta un coup mortel à l’armée allemande, puisqu’ils rompirent ni plus ni moins avec la guerre de position en lançant des contre attaques rapides et massives depuis des positions trés éloignées de leurs lignes de front et sur des points précis.
    Ces contre attaques étaient coordonnées par téléphone et appuyées par les nouveaux moyens mécaniques qu’étaient les chars et surtout l’aviation de bombardement.
    La seconde guerre mondiale débuta en fait au printemps 1918 et cette première manche fut remportée principalement par l’armée française car l’armée allemande était incapable de s’adapter à cette nouvelle stratégie, trop confiante qu’elle était alors dans l’avantage que lui avait donnée la puissance de son artillerie de position.
    Les allemands retiendront la leçon pour la seconde manche vingt ans aprés, alors que les français, ô paradoxe, l’oublieront pour des raisons politiques.
    Toujours est-il que, début août, la guerre est pliée pour l’Allemagne, et le « coup de main » des américains, s’il fut honorable, ne joua aucunement le rôle qu’on lui a prêté depuis. Il servit surtout à prévenir l’invasion du territoire allemand par les français, ce qui était la hantise de Wilson.
    Sinon, la thématique développée par l’auteur me paraît anachronique, pour moi qui a eu la chance de connaître des acteurs du drame dans ma famille -j’avais surtout un grand père titulaire de la croix de guerre et de la croix de fer et qui a fait toute la durée du conflit (il ne connut sa seule blessure définitivement invalidante qu’ en septembre 18).
    Ni victime ni revanchard, il ressemblait plutôt au héros du roman de Roger Vercel -Capitaine Conan- à la fin du livre, lorsque -une fois devenu civil anonyme– il déclarait au narrateur que les vrais héros étaient faciles à identifier, ils étaient tous aussi insignifiants que lui.
    Il ne parlait jamais de la guerre et sortait se promener si un film s’y rapportant passait à la télé. Durant l’entre deux guerres il fut pacifiste comme tout le monde, car, disait-il, « il avait tué bien trop de boches ».

  10. A lire dans le contexte de ce billet

    STRANGE MEETING
    BY Wilfred Owen

    It seemed that out of battle I escaped
    Down some profound dull tunnel, long since scooped
    Through granites which titanic wars had groined.

    Yet also there encumbered sleepers groaned,
    Too fast in thought or death to be bestirred.
    Then, as I probed them, one sprang up, and stared
    With piteous recognition in fixed eyes,
    Lifting distressful hands, as if to bless.
    And by his smile, I knew that sullen hall,—
    By his dead smile I knew we stood in Hell.

    With a thousand fears that vision’s face was grained;
    Yet no blood reached there from the upper ground,
    And no guns thumped, or down the flues made moan.
    “Strange friend,” I said, “here is no cause to mourn.”
    “None,” said that other, “save the undone years,
    The hopelessness. Whatever hope is yours,
    Was my life also; I went hunting wild
    After the wildest beauty in the world,
    Which lies not calm in eyes, or braided hair,
    But mocks the steady running of the hour,
    And if it grieves, grieves richlier than here.
    For by my glee might many men have laughed,
    And of my weeping something had been left,
    Which must die now. I mean the truth untold,
    The pity of war, the pity war distilled.
    Now men will go content with what we spoiled.
    Or, discontent, boil bloody, and be spilled.
    They will be swift with swiftness of the tigress.
    None will break ranks, though nations trek from progress.
    Courage was mine, and I had mystery;
    Wisdom was mine, and I had mastery:
    To miss the march of this retreating world
    Into vain citadels that are not walled.
    Then, when much blood had clogged their chariot-wheels,
    I would go up and wash them from sweet wells,
    Even with truths that lie too deep for taint.
    I would have poured my spirit without stint
    But not through wounds; not on the cess of war.
    Foreheads of men have bled where no wounds were.

    “I am the enemy you killed, my friend.
    I knew you in this dark: for so you frowned
    Yesterday through me as you jabbed and killed.
    I parried; but my hands were loath and cold.
    Let us sleep now. . . .”

    Pour une traduction en français, voir:

    https://www.lieder.net/get_text.html?TextId=109426

  11. Le film de Sam Mendes a souvent été salué en raison de la prouesse technique qu’il représente : seulement deux plans-séquences. À titre personnel, ne pratiquant pas la religion du plan-séquence mais celle du scénario, j’ai trouvé celui de ce film tout juste digne d’un mauvais jeu vidéo : les protagonistes doivent se rendre d’un point A à un point B. Le film c’est ce qui leur arrive et qui est, malgré tout, bien convenu.
    On a bien sûr droit à un grand spectacle. Certaines scènes sont assez extraordinaires (comme la traversée nocturne du village en proie aux flammes et devenu une préfiguration de l’Enfer). Mais contrairement à ce qui a été dit, le réalisme des décors et même leur qualité laissent à désirer. La ferme abandonnée ne ressemble à aucune maison possible : soubassement de moellons à chaînage de pierres de taille puis étage de briques… alors que les fermes de l’Artois sont toutes intégralement en briques. Idem pour le village qui est en fait une ville… Voilà pour le réalisme : il faut ne pas connaître le nord de la France pour ne pas voir que Sam Mendes lui n’y a jamais mis les pieds. Pire : dès le début, on voit que les pans de murs en briques dans la tranchée ne sont pas en brique mais en carton-pâte !
    Grand spectacle donc mais émaillé comme il se doit d’horripilantes touches de politiquement correct. On a ainsi le droit à des soldats noirs et indiens dans des régiments anglais ! On peut facilement reconstituer le petit discours doublement insultant qui va avec cette absurdité. Insultant pour le spectateur à qui on ne peut pas s’empêcher de faire la morale : les Noirs et les Indiens font partie de la grande nation britannique et eux aussi ils ont défendu la mère patrie, vivre ensemble…, bla bla bla…, multiculturalisme, rebla bla bla, en présupposant donc à la fois son ignorance et son racisme. Insultant pour les minorités mises en scène puisqu’on les présente au mépris de la vérité historique comme normalement intégrées dans l’armée britannique alors que les Noirs et des Indiens qui ont participé aux combats de la Première Guerre mondiale, appartenaient à des régiments coloniaux – souvent particulièrement maltraités – dans lesquels tous les hommes de troupe étaient Indiens ou Africains et que jamais, à l’époque, ils n’auraient été admis dans des régiments de soldats blancs.

    Pour ne pas spoiler, et par charité, je ne passerai pas en revue l’accumulation d’énormités dont Sam Mendes prétend faire un scénario. Je me contenterai d’une seule. Pendant les trente premières minutes, on voit les deux héros quitter les tranchées alliées, traverser le no man’s land, franchir enfin la ligne allemande, manquant de mourir ensevelis dans les casemates abandonnés par l’ennemi. Une fois tous ces obstacles franchis, que voient-ils arriver ? Une colonne de camions anglais qui roulent tranquillement sur une route… Comment dit-on se moquer du monde en anglais ?

  12. Il serait bon de se souvenir que la France n’a été sauvée de la defaite en 1914 que grâce à l’aide de la Russie qui, d’une part, a envoyé un corps expeditionnaire en France et, d’autre part, suite à la demande pressante du President Poincaré, a declenché une offensive à l’ouest pour soulager la pression irresistible de l’armée allemande qui menacait d’arriver à Paris.

  13. Discutable -sans vouloir minimiser le rôle sacrificiel des russes dans cette première phase du conflit.
    Ces derniers allèrent certes au charbon en état d’impréparation logistique totale mais ce trait les poursuivit durant toute leur participation à la guerre, et l’on peut alors estimer que l’enlisement des combats à l’ouest les préserva aussi dans une certaine mesure après la déroute de Tannenberg.
    L’issue du  » miracle » de la Marne tînt pour moi autant à la clairvoyance de J’offre alors qu’en face Von Kluck se trompa de guerre. En tout cas ce facteur ne peut être considéré comme secondaire (ne pas oublier aussi les pertes très lourdes des britanniques de French).
    Toujours est-il que trois ans et demi plus tard les données stratégiques après la sortie des russes ne sont plus les mêmes.
    S’il y a sans doute une nation qui a été sous estimée dans le succès de l’armée française au printemps 1918 et qui joua le même rôle « d’amortisseur » que les russes à l’été 1914, ce fut l’armée d’Italie, que les carences logistiques poussèrent elle aussi à l’héroïsme.

  14. Pour chaque mort notre dette était moins lourde d’avec son engagement
    Pleins d’actionnaires étaient pipés sur les résultats de la guerre .
    D’où la 2eme guerre pour bien voir et encore l’affaire n’est même pas clôturé dans les transactions , s’est juste une pose .

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