Vel’ d’Hiv’: ce n’était pas la France

Marine Le Pen interrogée sur la rafle du Vel’ d’Hiv’ à en juillet 1942 a donc répondu : « je pense que la France n’est pas responsable’… ». Ce qui a naturellement permis, en pleine campagne électorale, de lui tomber dessus à bras raccourcis, politique politicienne oblige. Comme d’habitude, c’est à qui aura trouvé les mots les plus durs pour la vilipender. Négationniste, digne fille de son père, antisémite, etc. etc., de Christian Estrosi au gouvernement israélien, en passant par les sommets de niaiserie de Laurence Haïm, personne n’a fait dans la dentelle. Parmi toutes les âneries lues et entendues sur le sujet, l’une d’elles se détache pourtant, celle de BHL sur Twitter qui a le mérite de poser en 140 signes la bonne question politique : «France et #Veldhiv: il n’y a PLUS de débat; les historiens ONT tranché; insulte, donc, aux victimes ET aux historiens; obscénité médiatique. » Au-delà de la boursouflure habituelle dans le choix des termes, la partie intéressante est que l’histrion affirme que les historiens ont tranché et que par conséquent il n’y a plus de débat, verboten ! Le philosophe fait fort, à considérer ainsi qu’il existe une vérité historique ayant autorité de la chose jugée. N’importe quel étudiant en première année de licence d’histoire sait déjà que toute vérité historique est d’effet relatif. Le problème est que BHL  depuis sa polémique d’il y a 40 ans avec Pierre Vidal-Naquet, sait que l’arbitre des débats historiques n’est plus l’opinion savante, mais l’opinion publique, c’est-à-dire, ceux qui la font, les médias, au sein desquels il a ses aises. Et pourtant, on ne saurait trop lui conseiller la lecture de Quentin Skinner, penseur d’un autre calibre que lui, qui enfonce le clou dans le cercueil d’une « vérité historique » immuable : « le maximum que l’on puisse raisonnablement espérer dans les humanités, voire dans les sciences, est que ce que l’on dit apparaisse rationnellement acceptable à ceux qui se trouvent  dans la meilleure position pour en juger. C’est assurément tout ce que j’entends affirmer, et il est préférable de rappeler que jusqu’à présent, le destin universel des explications historiques et même scientifiques fut d’être dépassées. C’est sur ce point que je souhaite m’arrêter : la factualité devrait être distinguée de la vérité. » (Quentin Skinner. La vérité et l’historien. 2012. Collection audiographie. EHESS)

On invoquera aussi le patronage de Marc Bloch disant« En vérité le proverbe chinois est sage qui énonce : les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leur pères ». Ajoutant que les faits historiques étaient par essence des faits psychologiques. (Marc Bloch, Apologie pour l’histoire, Armand Colin.) Alors si on le comprend, les usages du passé, prétendant le clarifier, ne seraient que politiques, et la mémoire le masque de l’idéologie ? Ce que nous confirme Michel Foucault selon lequel le passé nous réserverait toujours des surprises puisque que « on montre aux gens non pas ce qu’ils ont été, mais ce qu’il faut qu’il se souvienne qu’ils ont été. » (Michel Foucault. Dits et écrits 1954 – 1988. Gallimard)

Mais de cela, BHL n’en a cure, il ne veut plus du débat et l’interdit, prétendant, argument d’autorité mensonger à l’appui, qu’il est clos parce que les historiens l’auraient tranché. Mais, quelle est cette question qui suscite tant de passions ? Tout simplement celle de savoir si le gouvernement installé à Vichy entre le 17 juin 1940 et le 25 août 1944 peut être considéré comme légitime et avoir agi au nom de la France. Ou si au contraire c’était un gouvernement de rencontre, usurpant le pouvoir sur l’appareil d’État à cause de la défaite, et par conséquent illégitime. C’est donc d’abord et avant tout une question politique, et depuis plus de 70 ans, deux « vérités politiques » s’affrontent. Charles de Gaulle suivi par Georges Pompidou et François Mitterrand a toujours considéré que « la France » qui est une entité indéfinie représentée par le gouvernement légitime d’un État nation territorial ne l’était pas par le gouvernement de Vichy. Les tenants de la collaboration et de la légitimité de « l’État français » de Pétain, dont ceux qui ont fondé le Front National, anciens miliciens, et collaborateurs pensent et défendent la position contraire. Souillure initiale à laquelle ce parti n’échappera jamais. On notera d’ailleurs avec amusement que, contrairement à ce qu’affirment les ignorants, Marine Le Pen soutient une position inverse à celle de son père depuis l’origine de sa carrière politique. Jacques Chirac, suivi par Nicolas Sarkozy puis François Hollande a adopté une position chantournée, qui, qu’on le veuille ou non aboutit à identifier l’appareil d’État que Vichy avait récupéré, à « la France ». Ils ont été rejoints ces temps-ci par toute une cohorte d’historiens amateurs ou de seconde zone, tout émoustillés de se sentir valeureux dans un combat antifasciste, à taper sur Marine Le Pen. Allant jusqu’à accepter qu’on titre leurs interventions: «Marine Le Pen se trompe, la culpabilité de la France est accablante».

Et l’on voit bien surgir la dimension politique actuelle du propos, qui est de nourrir la perception de « ce passé qui ne passe pas », comme celui d’une France de collabos, de délateurs, et qui doit expier. Je renvoie ici à la lecture de l’indispensable ouvrage de Pierre Laborie (le chagrin et le venin, Bayard), qui décortique comment à partir des années 70, à l’encontre de la réalité historique, s’est construite une nouvelle vulgate sous prétexte d’abattre le mensonge gaulliste et de mettre les Français face à ce qu’ils sont, comme dirait BHL, un ramassis de petits blancs moisis, glauques, délateurs et collaborateurs . Il y avait urgence, nous dit-on, à se débarrasser de la fable de « l’honneur inventé d’une France résistante et héroïque, par le mensonge sublime du général De Gaulle offert en cadeau aux Français à la libération. » Or cette présentation est le moyen de masquer un objectif politique très actuel.

Il n’y avait pas de mensonge sublime, mais une vérité politique. Charles De Gaulle est parti à Londres parce qu’il avait compris que les puissances de l’axe perdraient la guerre et que la France malgré sa défaite de juin 40 devait être à la table des vainqueurs. Ce qui fut fait et reconnu par les alliés qui durent s’incliner devant cette réalité politique après le débarquement en Normandie. Et ce n’est pas faute pour eux d’avoir essayé de faire autrement. L’Histoire a tranché, et fait de  cette réalité une vérité politique.

« Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier Gouvernement régulier de la France. »

Et il y a aussi une vérité juridique, celle de Vichy, pouvoir illégitime installé par un double coup d’État, celui du 17 juin 1940 à Bordeaux avec la nomination de Philippe Pétain comme président du conseil et celui du 10 juillet 1940, dans la confusion et sous la pression des armes allemandes, avec le vote de l’abolition de la République à Vichy. Dans son discours du Caire en 1941, Charles De Gaulle a formidablement décrit en cinq phrases cette réalité historique : « Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier Gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. Le lendemain naissait la France Libre.» Très rapidement, de Gaulle demanda à René Cassin de rédiger l’analyse qui établissait l’illégalité et donc l’illégitimité du gouvernement de Vichy, et au contraire la légitimité de la France libre. Et celle-ci se dota alors des organes juridiques d’un État régulier, quoique de formes provisoires en attendant la reconquête du territoire de la métropole. À la Libération toute la production normative de Vichy fut déclarée nulle et de nul effet. Les dirigeants de « l’État français » furent jugés pour haute trahison, condamnés, et pour les plus coupables d’entre eux passés par les armes. Ils avaient fait le choix de profiter de la défaite militaire pour instaurer une dictature antirépublicaine et ont cherché grâce à une complaisance de tous les instants à plaire l’occupant dans l’espoir d’une place de choix dans l’Europe allemande.

Et c’est bien là, que l’on voit se profiler l’enjeu politique de ce débat et de l’affrontement de ces deux thèses antagonistes. Car l’effondrement de juin 40 n’est pas dû au hasard, au refus de la troupe de combattre, ou à la résignation d’un peuple de collabos. Il est dû à la trahison des élites, et au choix de la défaite par la bourgeoisie dès 1936. Comme le demandait Marc Bloch en 1944 peu de temps avant sa mort : « Le jour viendra […] et peut-être bientôt où il sera possible de faire la lumière sur les intrigues menées chez nous de 1933 à 1939 en faveur de l’Axe Rome-Berlin pour lui livrer la domination de l’Europe en détruisant de nos propres mains tout l’édifice de nos alliances et de nos amitiés. »  L’ouverture des archives permet aux historiens qui n’ont pas peur d’affronter la doxa, d’étudier cet avant-guerre et de donner raison à De Gaulle qui disait en 1963 : «Heureusement, le peuple a la tripe nationale. Le peuple est patriote. Les bourgeois ne le sont plus ; c’est une classe abâtardie. Ils ont poussé à la collaboration il y a vingt ans, à la CED il y a dix ans. »

La vérité des héritiers de VGE

La mise en place de la vulgate de la France-collabo date du début des années 70, avec notamment la promotion du film : « le chagrin et la pitié », juste après le départ de de Gaulle, congédié par la bourgeoisie grâce à l’engagement de Valéry Giscard d’Estaing. Cette même bourgeoisie, aujourd’hui adossée à des élites « dirigées », raffole de l’UE, outil de la domination d’une l’Allemagne qui les fascine toujours autant. Cette haine de soi s’exprime dans ce refus du débat sur la thèse de la France « coupable du Vel’ d’Hiv’ », car c’est celle qui justifie l’allégeance et la soumission. Et qui fait que des candidats à la présidence de la République se précipitent sans honte à Berlin pour leur entretien d’embauche au poste de chef de district du länder France.

Pour ma part, je considère que non, la « culpabilité de la France » n’est pas accablante. Un gouvernement de trahison qui avait la main sur une partie de l’appareil d’État s’est mis au service du nazisme. Les 7000 gendarmes mobilisés en ce jour de juillet 1942, pour cette immonde et déshonorante opération ne représentaient pas leur pays, ils n’étaient pas la France. Ceux qui l’étaient à ce moment-là, c’était les 3000 soldats survivants qui le mois précédent avaient tenu pendant 15 jours à 1 contre 50, contre les divisions de Rommel, la position de Bir Hakeim dans le désert Lybien.

9 Comments

    • Bonsoir Madame. Le simple fait que la France soit en guerre empêchait toute réunion du congrès, surtout pour une quelconque modification de la constitution. En outre, une partie des assemblées n’était plus représentée: les élus communistes qui avaient été déchus de leur mandat sans que celui-ci ne puisse être renouvelé. Ceci fait que les décisions du 10 juillet 1940 sont nulles et non avenues.
      cordialement. Bernard

  1. Dès que l’on prend ce parti, ce sont les insultes. Pourtant, on ne sent au fond de soi nulle volonté de couvrir ou d’excuser des crimes. Surtout, on sait que des hommes se sont fait tuer, ont subi la torture, pour que nul ne puisse dire que la France, c’était la boue de Vichy — et ces hommes avaient aussi su se doter des institutions d’un pays libre.
    Quand je vois la légèreté avec laquelle les journalistes et toute une partie de l’opinion oublient cela, pour battre hypocritement notre coulpe (pas la leur ; eux, ils sont la vérité même et cela les dédouane) sur le dos de héros suppliciés ou tombés au combat, je me sens la bouche pleine de dégoût.
    Bravo. Merci.

  2. Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier Gouvernement de la France. Pour des raisons partisanes l’Histoire est souvent mise au ban.Hitler était, déjà, derrière ce stratagème pour mieux asseoir son pouvoir. Hitler n’est pas la France. La France c’est la France libre née de cette disparition le 18 juin 1940 ! Merci pour votre chronique. Personnellement, elle élève le débat!

  3. « À la Libération toute la production normative de Vichy fut déclarée nulle et de nul effet. »

    Toute la production normative constitutionnelle seulement. Le reste a été abrogé ou maintenu au cas par cas. L’ordonnance précise d’ailleurs que la nullité n’est pas d’office, mais doit être expressément constatée.

  4. Vous l’observez sans tenir compte de votre propre analyse: la déclaration de MLP n’est pas choquante en soi, ni nouvelle, ni négationniste, Le problème est qu’elle porte en elle-même une contradiction, celle qui fait que les amis de la France de Pétain ont donné naissance au Front national. Marine Le Pen ne peut pas louer la France qui a résisté tout en étant assise sur une culture politique raciste. Donc il était légitime de s’offusquer de sa tirade, que précisément les historiens doivent avoir trouvée stupide.

  5. Pour aller dans le même sens, il faut lire le livre d’Alain Michel, Vichy et la Shoah. Enquête sur le paradoxe français, 2è édition, Éditions Elkana, Jérusalem, 2015 (1ère éd. CLD Éditeur, 2012).
    L’auteur n’enlève rien au caractère illégal et illégitime de Vichy tout en démontrant, par une excellente exégèse des archives et des textes, comment les nazis sont aux commandes. Il n’excuse pas Vichy, mais le contextualise et en montre les contradictions internes. Comme condamnation de ce régime, c’est autrement plus efficace que les cris d’orfraie proférés par les bourgeois eurolâtres qui tentent de camoufler leur trahison présente par le reniement de leurs pères spirituels, les bourgeois vichystes !
    Oui, de Gaulle avait raison sur tout et mon père, engagé à pas 18 ans dans la 1ère DFL n’a rien à voir avec ces gens-là !

  6. Merci pour votre commentaire qui réhabilite tous les Français qui se sont opposés, d’une façon ou d’une autre (comme votre ancêtre, et mon père) à Vichy.
    Bernard

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