Opératrice du SAMU : que la plus coupable de nous…

… se sacrifie aux traits du céleste courroux

Les faits divers ont ceci de passionnants qu’ils révèlent un certain nombre des ressorts profonds d’une société. La triste affaire Naomi Musenga, cette jeune mère de famille de 22 ans brutalement décédée en fin d’année dernière, obéit à cette règle. Rappelons brièvement les faits. Naomi Musenga est morte le 29 décembre d’un syndrome de défaillance multiviscérale (SDMV) sur choc hémorragique à l’hôpital de Strasbourg. Cinq mois plus tard, la presse a diffusé l’enregistrement d’un entretien téléphonique avec le service de prise en charge du SAMU. La malheureuse souffrant manifestement le martyre y demande d’une voix mourante à l’opératrice qu’elle a au téléphone de l’aider. Celle-ci ne la prenant manifestement pas au sérieux l’éconduit sèchement. L’audition de l’enregistrement, lorsque l’on sait l’issue fatale, est difficilement supportable. Quiconque entend l’échange ne peut qu’être extrêmement choqué et en colère. Aussitôt, l’émotion s’emballe, et mécaniquement la machine se met en route.

Déferlement 

Il convient à ce stade de préciser que l’intensité de l’émotion et des premières réactions est tout à fait normale. Et l’on pourrait dire presque saine, car il y aurait peut-être quelque inquiétude à avoir pour une société qui resterait froide ou indifférente face à la tragédie qui frappe la famille de Naomi Musenga. Mais une fois passée cette première émotion, il est de la responsabilité des acteurs de reprendre leur sang-froid, de cesser la surenchère et de laisser le traitement du problème aux mécanismes prévus par une société démocratique. Malheureusement, une fois encore les digues cédant une à une, on a vu déferler tous les excès.

L’émotion étant vendeuse, les médias vont d’abord se saisir de la tragédie et la transformer en marchandise. Multiplication des articles, des émissions, des débats, à base de surenchère et d’informations tronquées ou partielles.

La demande de sérénité est inaudible. Ensuite les autorités sanitaires, administratives et médicales ravies de disposer d’un bouc émissaire sur-mesure se défaussent sur la salariée qui porte ainsi toute seule le poids entier de la terrible faute. Ce qui va enfin l’offrir au lynchage médiatique dont Internet est devenu le support. En plus de lire les commentaires des lecteurs sous les articles des journaux, se promener sur Twitter ou Facebook permet de se familiariser avec un climat irrespirable. Après les Hamilton, Weinstein, Cantat, des cohortes de « porcs balancés », les « people protégés », les « avocats complices », des magistrats « machopithèques et laxistes », c’est le tour des petites gens. Parce que le lynchage lui aussi doit être démocratique ?

Lynchage virtuel

L’opératrice déjà atterrée par la responsabilité qu’on lui fait porter, et qu’elle se reconnaît, subit une féroce clameur de haine. Des internautes ont publié tranquillement sur Facebook des photos présentées comme celle de l’opératrice accompagnée de l’élégant commentaire : « C’est elle la saloperie du SAMU ». Devenues virales, ces images sont partagées à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. Aux quatre coins de l’Hexagone, les SAMU ont reçu des messages d’insultes et des menaces.

Heureusement, dans cette ambiance délétère, il y en a qui ont sauvé l’honneur. Alors même qu’ils étaient les seuls à être légitimes à exprimer colère et souffrance, ce sont les membres de la famille de la jeune Naomi. Ils ont eu la douleur de la perdre il y a cinq mois et apprennent aujourd’hui qu’il aurait peut-être été possible de la sauver. Appelant à conserver une nécessaire sérénité, ils restent d’une dignité admirable.

Interrogée, la chef de service du SAMU du Val-d’Oise nous dit : « Cet événement est tragique, indéfendable, mais il est un cas isolé et ne doit pas faire oublier les trente millions d’appels par an adressés au Samu, qui sauve, tous les jours, des vies en silence ». Que l’opératrice du SAMU soit aujourd’hui complètement isolée, on en est sûr. Mais indéfendable aussi ? Bien sûr que non, et ce d’autant que son administration a immédiatement annoncé le lancement d’une instance disciplinaire, et le procureur celui d’une enquête préliminaire. Ouvrir le parapluie en même temps que les procédures, c’est un grand classique. Mais on tente en même temps d’apaiser la clameur, en promettant à la foule qui en raffole, les punitions qui feront mal. Enfin, ne nous plaignons pas de voir se remettre en route le fonctionnement d’un État de droit.

Ni non-assistance à personne en danger…

À propos de droit, et pour mesurer les enjeux, je pense nécessaire de se pencher sur la responsabilité de l’opératrice au regard du cadre normatif qui s’applique. Ne disposant d’aucune connaissance des règles professionnelles qui s’appliquent à ce métier, je ne dirai rien de la procédure disciplinaire. En revanche, concernant la procédure pénale, celle qui devrait lui faire porter les stigmates, je ferai quelques observations.

Par l’enregistrement de l’entretien téléphonique on a une connaissance précise des faits. Comment la loi pénale applicable peut-elle les appréhender et les qualifier ? La première incrimination qui vient à l’esprit est celle de « non-assistance à personne en danger » prévue par l’article 223-6 al 2 du Code pénal. Est coupable « quiconque s’abstient volontairement de porter à une personne en péril l’assistance que, sans risque pour lui ou pour les tiers, il pouvait lui prêter soit par son action personnelle, soit en provoquant un secours. » La simple lecture démontre que « l’élément moral », c’est-à-dire la volonté coupable se déduit de la connaissance du péril auquel est confrontée la victime. C’est justement la méconnaissance de cette réalité de péril qui a motivé l’attitude de l’opératrice.

…ni homicide involontaire

Peut-on se tourner alors vers l’homicide involontaire ? Il faudra d’abord trancher la question de savoir si défaut d’intervention du SAMU a contribué à l’aggravation de l’état de Naomi Musenga et provoqué son décès. Concernant l’homicide involontaire, prévu par l’article 221–6 du Code, la jurisprudence française a abandonné depuis longtemps la théorie dite de « la causalité adéquate » qui n’entend poursuivre que les auteurs directs du dommage. Pour celle de « l’équivalence des conditions » qui considère que peuvent être poursuivis et condamnés tous ceux qui ont contribué à la réalisation du dommage même de façon indirecte. Pour éviter que le filet soit trop large et injecter une forme d’intentionnalité dans l’infraction l’article 123–1 al 4 prévoit expressément que : « Les personnes physiques qui n’ont pas causé directement le dommage, mais qui ont créé ou contribué à créer la situation qui a permis la réalisation du dommage ou qui n’ont pas pris les mesures permettant de l’éviter, sont responsables pénalement s’il est établi qu’elles ont, soit violé de façon manifestement délibérée une obligation particulière de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, soit commis une faute caractérisée et qui exposait autrui à un risque d’une particulière gravité qu’elles ne pouvaient ignorer ».

Pas de condamnation pénale à l’horizon

Il y a donc deux conditions, soit la violation d’une obligation particulière de sécurité, dès lors que celle-ci est prévue par la loi ou le règlement (les décrets). Ce n’est pas le cas des procédures internes concernant la gestion des appels au Samu. La seconde est celle de ne pas avoir tiré les conséquences de l’existence d’un risque « qu’on ne pouvait ignorer ». Or, comme pour la non-assistance à personne en danger, c’est la méconnaissance de l’existence du risque qui a conduit au comportement de l’opératrice. La voie d’une procédure et d’une condamnation pénale devrait être normalement juridiquement fermée.

Espérons que les magistrats ne céderont pas à la « dictature de l’émotion » et feront prévaloir la primauté du droit. Et ce d’autant que la défense de cette personne ne relève pas seulement d’une application stricte des normes en vigueur. Il doit être possible de dire, sans choquer ou être insulté, que la faute est sûrement intervenue dans des circonstances qu’il est indispensable de prendre en compte. Il savoir aussi qui on juge. Quelqu’un qui avec des centaines d’autres joue un rôle dans un système de sécurité civile performant dont nous profitons tous. Qui exercent un métier difficile confrontés qu’ils sont dans leur quotidien à la souffrance et à la détresse. Ce qui impose comme à l’ensemble des personnels de santé une capacité de mise à distance et de maîtrise de ses émotions.

Il est facile de s’indigner quand on est à l’arrière, et de raconter l’histoire quand on connaît la fin.

28 Comments

  1. En tous cas il est presque certain que cette irrépressible course à la rentabilité et son corollaire pudiquement nommé  » efficacité  » n’est pas étrangère à la survenue de cette tragédie qui n’est, je pense, que la partie la plus visible de l’iceberg. On ne se lassera pas de dire combien le virage libéral de nos sociétés provoque des drames les plus divers, directement imputables à cette détestable compétition dont seuls les plus riches tirent profit. L’humaniste et visionnaire Albert Jacquard dénonçait très sévèrement cette dérive dès qu’elle s’est amorcée, ses vidéos encore consultables sur internet en témoignent. C’est à chacun de nous de dénoncer et de refuser ce modèle de société destructeur.

    • Quel est le rapport ? Pourquoi ajoutez-vous gratuitement un nouveau paramètre à une situation déjà complexe ? A quel moment est-il question de rentabilité et de virage libéral ?

      Humaniste et visionnaire, Albert Jacquard ? Humaniste, pourquoi pas, on met ce mot à toutes les sauces et il n’a plus guère de sens. Pour déclarer quelqu’un de visionnaire, encore faudrait-il laisser du temps s’écouler pour mesurer exactement s’il avait tant de nez que cela. A moins qu’il s’agisse de travestir le mot, à l’instar d’humanisme, juste pour désigner ceux qu’on apprécie ?

      • Certains adeptes du libéralisme nient l’évidence et je ne suis pas la seule personne à ressentir les choses de cette façon..si vous ne voyez pas où se trouve la rentabilité quand les ordres sont d’éliminer le plus possible d’interventions à cause du manque de personnel, je ne sais pas ce qu’il vous faut…C’est peut-être moi qui ai inventé les suicides de médecins et d’infirmières?
        Ces gens qui se disent progressistes et qui provoquent le plus grand des reculs social avec la misère qui revient sur tous les fronts. Je suppose que pour vous, c’est l’homme à l’écharpe rouge et sa cohorte de chiens de garde qui sont des humanistes?
        Albert Jacquard ayant enregistré ses vidéos depuis nombre d’années, je ne vois pas en quoi le terme de visionnaire vous dérange, peut-être devriez-vous regarder et écouter un peu du côté de ceux qui ne chantent pas le catéchisme libéral, histoire d’élargir votre champ de vision

        • Je ne sais pas si en l’occurrence ce sont des directives de fonctionnement inspirées par un souci de rentabilité qui ont conduit au rejet d’une demande exprimée d’une façon à la fois criante et étrange, dont on connaît la terrible issue. L’enquête administrative, sous le regard des médias, permettra espérons-le d’en savoir plus. Peut-être est-ce davantage une sorte de principe de précaution qui, consciemment ou non, s’est exprimée dans cette fin de non-recevoir : par peur des demandes superficielles, compterait-on sur l’insistance des demandeurs pour ne donner suite qu’aux appels « sérieux »?

  2. Revenons avec quelques précisions sur cette affaire.
    Ce lien -parmi tant d’autres- simplement pour rappeler les faits réels.
    https://www.francetvinfo.fr/sante/ce-que-l-on-sait-de-l-histoire-de-naomi-musenga-morte-apres-avoir-tente-d-appeler-a-l-aide-le-samu_2743789.html
    L’article paru dans « Vu du droit » ouvre, avec la compétence de l’auteur, notre regard sous les divers angles de vue que doit envisager le juriste. Dont acte.
    Médecin moi-même, je me limiterai à porter le regard que, dans la limite de mes propres compétences, je peux porter sur cette tragédie.
    A lire les dialogues -si tant est qu’ils sont exactement ceux qui ont été enregistrés- il est évident que la réponse a été « inadaptée »… même si le mot est lui aussi inadapté au contexte. Ce n’est pas un jugement de valeur c’est simplement une observation. Ensuite on peut trouver, et les médias de toutes origines qui se sont emparés de cette tragédie n’ont pas manqué de le faire, toute une kyrielle de qualificatifs qui condamnent sans appel les responsables qui étaient à l’écoute.
    « Défaillance polyviscérale », « choc hémorragique »… des mots que seuls les professionnels savent décrypter. A cette étape du « diagnostic » qui a été porté a posteriori, malheureusement trop tard, qui ne serait pas « scandalisé ». Le mot scandale est déjà de trop. Il « aurait » peut-être été possible de sauver Naomi si la « régulation » téléphonique avait été conduite avec toute la prudence et la compétence dues.
    Je dis « aurais » car rien ne nous dit qu’en pareille situation l’assurance de sauver Naomi était certaine. C’est, à l’heure qu’il est, l’affaire des médecins compétents de porter le jugement le plus juste sur la tragédie et ses causes réelles pour cerner les responsabilités.
    Il n’en reste pas moins que l’autre versant de la tragédie, -qu’on me pardonne la redondance voulue et parfaitement consciente de l’usage de ce terme-, la « gestion inadaptée autant qu’inacceptable » de l’appel est aujourd’hui l’actualité.
    A partir de là, comme le souligne l’article de « Vu du droit », les réactions se sont emballées pour sombrer très rapidement dans l’acharnement sur les personnes.
    On juge un acte mais il faut toujours respecter la personne !
    De plus l’emballement a été tel que le feu d’artifice des « critiques » a outrageusement sali la réputation de tous « les professionnels de l’urgence ».
    Il est opportun de lire ces mots : « Cet événement est tragique, indéfendable, mais il est un cas isolé et ne doit pas faire oublier les trente millions d’appels par an adressés au Samu, qui sauve, tous les jours, des vies en silence », la réponse d’un chef de Service du SAMU, donc d’un professionnel compétent.
    Qui n’a pas dans sa tête, la mémoire, dans sa vie, la cicatrice, d’un fait analogue. J’en parle en connaissance de cause comme professionnel et comme parent, mais je n’entrerai pas dans le détail.
    Aujourd’hui le moindre événement est dans l’instant porté par les canaux les plus divers à une dimension planétaire.
    Le jugement est implacable et souvent la condamnatoire sans appel !
    L’immédiateté réactionnelle et mortifère.
    La droit, et à juste titre, viendra -en principe- redresser les torts, valider les responsabilités.
    Mais de grâce qu’on cesse de forcer les consciences à penser dans le sens de celui qui crie le plus fort, même si la douleur est crucifiante … pour ceux qui sont atteints.
    Et face à la meute des loups qui crient : « C’est elle la saloperie du SAMU », l’article souligne « l’admirable dignité de la famille ».
    Nous sommes tous concernés et c’est souvent la peur panique qui s’ajoute à l’égoïsme du chacun pour soi qui en vient à s’exprimer avec la violence insupportable que certains médias se plaisent à entretenir.
    Il est beaucoup question d’éthique et en ce moment avec la consultation récente en vue le révision de la loi de bioéthique.
    Et pourquoi une révision d’une loi inexistante ou inappliquée de l’information ?

  3. Je n’ai rien à dire sur votre analyse juridique, tant elle est précise et argumentée et que, de toute manière, je suis incompétent en la matière. En revanche, sur le plan moral, j’ai trois anecdotes personnelles : ce pédiatre, une sommité consultée à 500 francs, qui nous a renvoyé dans nos 22 mètres avec mépris, alors que nous nous faisions du souci pour notre fils qui s’est avéré autiste. Cette infirmière chef au CHU qui nous intimait l’ordre de calmer notre gamin, alors que c’est son état qui le rendait insupportable à qui j’ai répliqué sur le même ton, à la plus grande joie de ses subordonnées ! Enfin, cette cadre de santé qui voulait que j’avoue que j’avais enfreint la règle que l’anesthésiste m’aurait affirmée de ne pas fumer un dernier clope avant d’aller me faire endormir. Le tout alors que j’étais sur le brancard à l’entrée de la salle d’opération. Ben non, l’anesthésiste ne m’avait rien dit et je lui ai ai tenu tête.
    Bien des soignants sont désagréables avec les patients qui doivent être soumis à leur science infuse. Parce qu’ils soignent, nous devons les révérer et céder à toutes leurs exigences, d’abord financières. Et ça ne date pas d’aujourd’hui : relire Le Malade imaginaire ou le Docteur Knock. Cette dame était dans cet esprit-là qu’il conviendrait tout de même d’éradiquer. Donc, je ne hurlerai pas avec les loups, mais ne la soutiendrai pas non plus et toute ma compassion va à la famille de Naomi Musenga.

  4. Merci pour ce billet éclairant comme toujours !

    Cependant, je ne suis pas sur qu’on puisse dire que l’agent ne pouvait ignorer le risque étant donné l’insistance de la victime pendant la conversation téléphonique. Ainsi,à mon sens, il serait possible d’établir l’existence de la « faute caractérisée » ayant contribué à la réalisation de cette situation permettant de qualifier l’homicide involontaire.

  5. Trois remarques :
    Un. La conversation a été tronquée. Les propos de l’opératrice avec une collègue étaient, paraît-il, plutôt moqueurs.
    Deux. Par chance, les propos entendus ont être entendus par des millions de gens. Quid des propos analogues que nul ne connaîtra jamais ?
    Trois. Si la patiente avait commencé son appel en disant : Anne-Laure de La Rochefoucauld, 8, avenue Foch, Paris, la réponse aurait-elle été la même ?

  6. Bizarrement, les commentaires et la haine ne s’adressent qu’à l’opératrice, qui a certes sans doute oublié quelques règles élémentaires de manière choquante. Mais bizarrement, personne ne semble s’intéresser à la dame (des pompiers si j’ai bien compris) au début de l’enregistrement qui transmet le cas à l’opératrice. Or celle ci ironise justement sur la malade, ce qui a certainement conditionné la réaction de l’opératrice, qui dès le début de l’appel ne le prend pas au sérieux.

    Pour moi difficile de pointer une responsabilité individuelle, tant la chaîne de responsabilité est complexe à établir, et sans doute plusieurs erreurs à déplorer.

  7. Je suis d’accord avec vous, maître, ce lynchage médiatique est profondément choquant et sa répétition proprement désespérante.
    « Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre »
    Ce besoin de montrer du doigt le, ou la, coupable, ce besoin de condamner avant que la justice se soit prononcée, ne sont pas nouveaux. N’apprenons-nous donc rien ?…

  8. Les techniques d’analyse pour les accidents d’avions, plaques de Reason et tout le tintouin, peuvent très bien s’appliquer dans ce cas.

    Mais elles ne débouchent pas sur la désignation d’un coupable, c’est contraire à leur esprit. La logique n’est pas de condamner ou d’innocenter mais d’améliorer le système (c’est pourquoi il y a souvent contradiction entre l’action de la justice et l’amélioration de la sécurité aérienne).

    L’aviation ayant depuis longtemps éliminé les causes d’accident « simples », elle s’intéresse aux aspects systémiques : sélection du personnel, formation des équipes, traitements des alertes, processus de retours d’expérience, interactions hiérarchiques / dé-hiérachisées, vocabulaire standardisé, etc …

    Par exemple, y a-t-il au SAMU le système bien connu dans l’aviation des déclarations d’incidents anonymes ?

    Autre exemple parmi mille, dans un avion, en cas d’incident, c’est le moins gradé qui donne son avis le premier de manière à ne pas être influencé par son chef. Qu’en est-il des influences hiérarchiques au SAMU ?

    Certains mettent en cause le libéralisme. Il ne me semble pas que la dépense publique française ait diminué une seule fois en quarante ans, ce qui rend le libéralisme français très très furtif, mais je suis peut-être mal informé. Je suis prêt à tout entendre pour peu qu’on me le démontre.

    Je soupçonne plutôt, d’après ce que je lis, une mauvaise organisation et l’absence d’un vrai processus d’amélioration continue (il peut y avoir un en théorie qui, à cause de la manière dont il est pratiqué, n’en est pas un en réalité).

    Combien y a-t-il d’inspecteurs ? Quels sont leurs pouvoirs et leurs liens hiérarchiques ? (Je rappelle que, dans une compagnie aérienne, le responsable de la sécurité a tout pouvoir et est lié directement au PDG).

    Lorsque Korean Air a subi une série d’accidents, elle a sélectionné, parmi les compagnies aériennes les mieux classées en sécurité, celle avec qui elle était le moins en concurrence et lui a ouvert tous ses bureaux et tous ses livres, du balayeur au PDG, pendant un an.

    Le SAMU français est-il disposé à une telle démarche ? On notera que si le problème était un manque d’argent (je déteste l’expression  » moyens » qui est hypocrite. Quand les gens disent qu’ils manquent de  » moyens « , ils disent qu’ils veulent plus de pognon. Hé bien, qu’ils le disent franchement), on le verrait à cette occasion.

    Bref, ce malheureux accident pourrait être l’occasion d’une remise en cause très intéressante et très profitable, mais je n’ai pas l’impression qu’on en prenne le chemin.

    La démarche de sécurité et d’amélioration continue est anti-naturelle, c’est pourquoi elle suppose une culture forte et une volonté de fer de la direction. Cela ne se fait pas en un jour. La généralisation de la check-list est venue trente ans après les débuts de l’aviation. Elle n’est toujours pas appliquée dans beaucoup de blocs chirurgicaux.

    Terminons sur une note optimiste.

    Dans le rapport sur la double extinction de réacteurs qui finit dans l’Hudson (film de Clint Eastwood), on lit  » excellent CRM  » (CRM = Crew Ressources Management, coopération au sein de l’équipage). Dans ce genre de littérature, le mot  » excellent  » est aussi rare qu’un nudiste en Arabie Saoudite.

    Peut-être un jour pourra-t-on dire que le SAMU est excellent. Aujourd’hui, on a des doutes.

    • Pour en savoir plus, la gestion de la sécurité aérienne est décrite dans une série documentaires sur les catastrophes diffusée de temps à autre sur les « petites » chaînes (elle passe de l’une à l’autre, sous des titres divers). Elle ne semble pas diffusée en ce moment.

    • Des doutes après un fait divers ou expérience personnelle?
      Pas moins de trois accidents d’ avions de tourisme en quelques semaines. Et donc, vous auriez des doutes aussi?

  9. Quelques réactions trop spontanées suite à la diffusion de ce dramatique incident ne sauraient occulter les multiples témoignages de ceux qui, tel Le Rouméliote ici, évoquent d’autres comportements non éthiques du corps médical, toujours choquants et parfois mortels.

    L’affaire Naomi , qui semble donc n’avoir de rare que sa preuve, est le symptôme d’un dysfonctionnement bien plus large du corps médical qui l’a rendue possible. Comme le rappelle Stella 28, Albert Jacquard avait désigné une cause en dénonçant l’esprit de compétition imposé aux étudiants en médecine, qui donne un net avantage aux moins qualifiés moralement.

    Par ailleurs, les arguments de ceux qui, pour minimiser le fait, blâment les petites gens, victimes potentielles d’un cynisme dominant et contagieux, ne font que confirmer ce proverbe chinois: le poisson pourrit par la tête.

    P.S.: pour avoir été une seule fois face à une personne terrassée par une péritonite, bien que sans aucune formation médicale et sans grande instruction, mon esprit a été en alerte rouge dès les premiers mots soufflés par Naomi. Un généraliste pendant une heure puis trois urgentistes du Samu pendant plus de quatre heures sont restés sans rien faire, sinon quelques fines plaisanteries, auprès de cette péritonite pourtant signalée par un inoubliable facies péritonéal.

    • Justement, le système aéronautique est fait pour permettre l’expression des doutes.

      Je suis surpris qu’aucun commentaire n’ait relevé cet aspect systémique dans le cas du SAMU.

  10. « …C’est justement la méconnaissance de cette réalité de péril qui a motivé l’attitude de l’opératrice…. »

    Par ce commentaire, vous mettez le doigt sur l’essentiel. Sans vouloir discuter de la responsabilité de tel ou tel, qui sera établi par l’application du droit, on peut à ce moment admettre que le métier d’opératrice SAMU consiste précisément à ne porter aucun jugement préétabli sur la réalité qui motive l’appel. Dans le cas ou un doute est toutefois évident, il est levé hiérarchiquement par le médecin régulateur à qui l’opératrice doit obligatoirement passer l’appel, dans l’application du protocole établi par le SAMU.
    Il y a semble t-il à ce stade, non respect du règlement de la profession.

    D’autre part que cette opératrice ressente de la culpabilité et constate en plus de l’imaginer, la réprobation sociale n’a rien de surprenent, cela témoigne de sa bonne santé mentale.

    Ma toute première réaction à chaud a été de voir dans le manquement de cette opératrice (tout comme pour le pompier qui lui a passé l’appel de détresse) un comportement raciste bien dans l’air du temps…avec le recule, évidement et même si cette possibilité subsiste, elle n’est plus univoque dans mon esprit.

    • http://www.vududroit.com/2018/05/operatrice-samu-plus-coupable-de/#comment-2571
      Bonjour,
      Sur le sujet l’attitude la plus correcte à adopter est d’éviter d’entrer dans des approximations qui sont biaisées par l’émotion.
      Je précise que je suis médecin, docteur depuis 1978 : je ne suis pas un novice.
      Qu’importent mes compétences, ce que je peux dire : on pourra toujours reprocher à des professionnels de santé à quelque niveau que ce soit « de ne pas avoir vu, de ne pas avoir entendu, de ne pas avoir écouté …. ». Le médecin n’est pas d’abord « quelqu’un qui sauve les gens ». Il n’est même pas d’abord quelqu’un qui « donne un traitement »… encore moins « quelqu’un qui guérit ». Le médecin est D’ABORD, un professionnel qui examine pour poser un diagnostic. Un diagnostic n’est jamais quelque chose d’évident. L’une des premières difficultés auxquelles le médecin doit faire face s’appelle dans notre jargon un « diagnostic différentiel »… c’est-à-dire le criblage des signes qui lui permettent d’écarter certaines pistes pour s’orienter sur d’autres et in fine retenir le diagnostic qui lui seul permettra d’adopter la stratégie. Dans le cadre de la régulation qui est la première phase de la médecine d’urgence (SAMU) c’est encore plus difficile car le régulateur a « en face de lui et au bout du fil » une personne qui vit une situation particulière et génératrice d’angoisse. Il faut rassurer et en même temps discerner dans le temps le plus court possible les signes de l’urgence qui mobiliseront ensuite les acteurs.
      J’arrête là les détails pour conclure : arrêtons de grâce de relire la tragédie a posteriori dans un relatif confort devant son ordinateur !
      Je redis ce que j’ai dit dans un autre commentaire :
      http://www.vududroit.com/2018/05/operatrice-samu-plus-coupable-de/#comment-2586
      Il faut faire attention à ne pas simplifier les faits : il n’a jamais été question de « dédouaner ni de légitimer ».
      Cette tragédie est en cours d’investigation et les responsabilités sont analysées par les autorités médicales et judiciaires compétentes.
      L’émotion doit être contenue pour ne pas dire n’importe quoi.

  11. Madame le ministre vient de déclarer qu’elle veut mettre en place une démarche qualité au SAMU. Ce qui confirme ce que je soupçonnais : on part de très très loin.

    Je mentirais si je disais que je suis surpris : la démarche sécuritaire est tout à fait à l’opposé de l’état d’esprit des services publics français tels que je les connais. Elle suppose une modestie face aux avanies de la réalité et à ses propres dysfonctionnements qui, pour le dire gentiment, ne correspond pas tout à fait à l’attitude de nos organismes publics.

    Ils donnent plutôt l’impression que l’usager-contribuable devrait se présenter humble et courbé tel le serf remerciant son maître d’exister et d’avoir l’infinie bonté de lui rendre service. Ce n’est évidemment pas un état d’esprit qui incite aux remises en cause permanentes.

    Espérons que les choses bougeront, mais j’en doute très fortement : dans mon commentaire précédent, j’ai insisté, à dessein, sur l’état d’esprit, la culture et les aspects systémiques, je suis prêt à parier que, de ce coté, le seul qui compte vraiment à long terme, rien ne changera. Mais je ne demande qu’à me tromper.

    • Docteur GIRARDOT

      Vous avez raison d’écrire: « Le médecin est D’ABORD, un professionnel qui examine pour poser un diagnostic ».

      La péritonite dont je parle plus haut était la conséquence d’une erreur de diagnostic qui a duré presque 20 ans, répétitive de consultation en consultation et qui a motivé quantité d’examens, de déplacements et de fatigue inutiles. Le problème était pourtant des plus banals ( ulcère du duodénum) et les symptômes correspondaient parfaitement à ceux décrits dans le Larousse médical acheté à postériori ( tout comme le faciès péritonéal).

      Si je n’ai eu qu’un seul contact avec un SAMU, mon commentaire précédent, pointant un état d’esprit, se fonde sur bien d’autres faits, vus, entendus ou subis personnellement.

      Avec tout le respect dû à votre fonction.

  12. Merci pour votre analyse toujours aussi pointue. Vous n’avez pas traité un aspect collatéral de l’affaire, peut être volontairement. En effet le lynchage a frappé 3 opératrices du SAMU, totalement non concernées car absentes ce jour là. Elles sont pourtant poursuivies par la vindicte populaire démultipliée par cet outil monstrueux qu’est Internet. L’une a déménagé en urgence dans une autre région et les 2 autres se terrent.
    Cela en dit long sur la déliquescence de notre pseudo démocratie.

    • @ Marie Pierre :http://www.vududroit.com/2018/05/operatrice-samu-plus-coupable-de/#comment-2596
      J’en conviens …!
      Mais il faut dans ce cas comme en toute chose éviter de faire un amalgame des situations. Un médecin ne travaille pas avec des statistiques dans la tête. Quand il prend en charge un patient c’est à 100% et il assume toutes les conséquences.
      Ce que je reproche principalement aux jugements qui sont portés quand une tragédie de la sorte se produit c’est que trop de personnes sont mues par l’émotion d’une situation similaire qu’ils ont vécue et à juste titre qui les a traumatisées. Ensuite la tragédie se transforme en tête de gondole (ou en arbre qui cache la forêt) et on oublie les millions de situations où la compétence a été la règle. Je redis ce que j’ai dit plus haut un médecin ne travaille avec des statistiques mais il faudrait aussi éviter de transformer le nième pour cent en 100% et condamner tout le monde.
      Et puis, mais là seul un professionnel du métier peut le comprendre parce qu’il le vit au quotidien : la médecine n’est pas une science exacte. Si le médecin n’a pas droit à l’erreur … il n’est pas infaillible et il sait assumer même les impondérables indépendants de sa volonté quand il a fait tout ce qui est en son pouvoir. Un médecin n’a qu’un seul pouvoir : celui de sa compétence mais pas celui de faire des miracles.

  13. Le prix d’une vie: Je m’étonne que de la mort d’une personne qui n’a pas été écouté lors de son appel au Samu de Strasbourg, on passe à quasi dédouaner, voire légitimer ce qui s’est passé.

    Pourtant l’enregistrement complet le montre bien : L’opératrice du Samu et celui des pompiers, banalisaient l’appel de Naomi ( Une grippe ? Elle va mourir , on va tous mourir un jour … )

    Patrick Pellou l’a bien dit : Lorsqu’on appel le Samu, on traite tous les appels car même les plus anodins peuvent cacher un mal plus profond.

    Une semaine, l’affaire est déjà oublié voire même banalisé. Si cela se passe comme pour l’affaire Ilyes qui était mort dans un hôpital de Saint Vincent de Paul, nous aurons les réponses et des condamnations dans 10 ans .

    Rendez vous en 2028.

    cordialement .

    • Il faut faire attention à ne pas simplifier les faits : il n’a jamais été question de « dédouaner ni de légitimer ».
      Cette tragédie est en cours d’investigation et les responsabilités sont analysées par les autorités médicale et judiciaires compétentes.
      L’émotion doit être contenue pour ne pas dire n’importe quoi.

  14. Je partage totalement l’avis de R.de Castelnau. La comparaison entre SAMU et aviation civile me semble un peu…bancale. Mais passons.
    Ce qui en revanche est grave, et non mentionné dans l’article, ce sont les conditions de recrutement et de formation des « assistants de régulation médicale », puisque telle est la dénomination officielle de ces personnels.
    Tout ce qui suit, je le cite, sans mettre de guillemets, il provient du lycée Valentine Labbé, 59563 La Madeleine. C’est un exemple, il s’appuie naturellement sur les textes officiels.

    Activités.
    Il gère l’accueil téléphonique de l’appelant et oriente selon la gravité de l’urgence de l’appel vers le médecin régulateur ou la structure la mieux adaptée.
    Il recueille et transmet des données fiables et utilisables pour le suivi des interventions afin de déclencher si nécessaire l’envoi de moyens d’intervention.

    Les conditions suivantes sont requises :
    Avoir 18 ans
    Être titulaire d’un baccalauréat ou équivalent
    Être mobile est disponible
    Peut participer à certaines missions d’exception
    Manifester un réel désir de participer à la chaîne de survie de soins d’urgence.

    Après une présélection des dossiers, le candidat se présentera pour un entretien de sélection qui se déroulera sur deux sessions.

    La formation commence en octobre et comprend 560 heures répartis de la manière suivante :

    Enseignement médical et gestes de premiers secours
    Techniques de régulation et de transmission
    Maîtrise de l’outil informatique
    Atelier pratique de simulation
    Anglais.

    210 heures de stage : deux semaines de stage découverte du métier plus quatre semaines de stage SAMU dans toutes les régions de France.

    Après cela, vous rentrez en poste, et advienne ce qui, malheureusement, est advenu.
    Autrement dit, 16 semaines pour l’enseignement médical (sic), les techniques de régulation, la maîtrise de l’outil informatique et… l’Anglais, ces jeunes doivent être surdoués!
    J’oubliais, suis-je bête, deux semaines de découverte du métier et quatre semaines en SAMU.

    Autrement dit, encore, 22 semaines, oui 22 semaines pour préparer des jeunes qui n’ont jamais travaillé, à recevoir des appels, le plus souvent de détresse, et on voudrait des sanctions disciplinaires, voire pénales à l’encontre de cette jeune personne. J’ai honte.

    • « Je partage totalement l’avis de R.de Castelnau. La comparaison entre SAMU et aviation civile me semble un peu…bancale. Mais passons. »

      Non, ne passons pas : ces techniques sont aussi utilisées dans le nucléaire, dans le spatial, en chirurgie et j’en oublie. Pourquoi ne seraient-elles pas utilisées pour le SAMU ? C’est bien le coeur de la question.

      Vous parlez de recrutement. Mais ce n’est qu’un des aspects d’une approche systémique. C’est son intérêt : elle s’efforce (sans jamais y parvenir, bien entendu) d’être exhaustive. Les uns parlent recrutement, les autres organisation, d’autres encore argent. Chacun son petit bout de lorgnette. Mais une approche systémique essaie de tout prendre en compte.

      J’ai écrit qu’une approche sécuritaire systémique était anti-naturelle. Votre réaction le prouve : il est plus naturel de mettre en avant tel ou tel aspect de la situation, suivant les inclinations de chacun que de dire « Je suis agnostique, je ne sais pas quels sont les problèmes du SAMU. En revanche, je sais qu’il faut mettre en place des mécanismes de révélation et de résolution des problèmes (car c’est à cela que reviennent toutes les méthodes sécuritaires) « .

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